Sire, ce n’est pas une révolte, c’est une rupture
Sire, ce n’est pas une révolte, c’est une rupture
Paris, Milan, Madrid, Bruxelles : l’Europe est traversée par une vague de protestations qui s’accompagnent d’exactions violentes et de pillages. Face à ces événements, certains pointent l’incurie des pouvoirs publics, incapables de faire respecter l’ordre ; d’autres l’avènement d’une société de nouveaux barbares manipulés par les extrêmes. Si, évidemment, toute violence est condamnable, elle ne doit pas occulter les problèmes auxquels sont confrontées les populations du Vieux Continent. La conjonction d’une faible croissance structurelle et d’une succession de chocs conjoncturels aboutissant au retour de l’inflation constitue un cocktail explosif. L’absence de perspectives, d’espoir d’amélioration et le sentiment que la situation est amenée à se dégrader, dans une société sans filtre où tout semble accessible grâce aux réseaux sociaux, sont des sources de frustrations et de colères. Il ne faut pas en rester aux clichés. Les vols dans les magasins lors des manifestations du 17 octobre dernier étaient également l’expression d’une révolte sociale. Des personnes aux profils variés, loin des stéréotypes que certains mettent en avant, se sont engouffrées dans les magasins pour se servir. Elles ont vécu leurs gestes comme une réponse à l’injustice qu’elles ressentent et comme une fête, par l’accès à des biens qui leur sont traditionnellement interdits. Sans vouloir ignorer la gravité de leurs actes, il n’est pas infondé de chercher à en comprendre les fondements.
Nul ne peut ignorer qu’il y a en Europe un problème de niveau de vie. En France, le salaire net médian s’élève à 2 240 euros par mois. Depuis 2019, il est, en valeur réelle, stable, voire en légère baisse. En 2026, le pouvoir d’achat par unité de consommation devrait baisser de près de 1 %. En moyenne, 28 % du budget des ménages est consacré au logement. Ce ratio est plus élevé pour les familles à revenus modestes et résidant au sein des grandes agglomérations. Il peut dépasser 35 %. L’accession à la propriété devient de plus en plus difficile pour les jeunes actifs. Le taux de possession stagne, voire s’érode depuis plusieurs années. Les dépenses en énergie représentent, de leur côté, près de 10 % du budget des ménages.
La France se caractérise par la faiblesse de ses salaires. L’écart du salaire moyen entre la France et l’Allemagne a ainsi atteint 24% en 2025. Celui-ci n’est pas imputable aux charges sociales et aux prélèvements, contrairement à certaines antiennes. Le coût global du travail est plus élevé outre-Rhin qu’en France. La stagnation, voire le recul des gains de productivité, la spécialisation de l’économie française dans des secteurs à faible valeur ajoutée ainsi que le volume limité de travail expliquent cette situation. Le taux d’emploi en France est huit points en dessous de celui de l’Allemagne.
Le faible pouvoir d’achat est également imputable au développement des petits boulots. En France, le statut d’auto-entrepreneur, puis de micro-entrepreneur, a créé de fait un « lumpenproletariat ». Selon l’Urssaf, la France comptait 3,031 millions de micro-entrepreneurs enregistrés fin 2025, en hausse de 4,5 % en un an. Parmi eux, 1,66 million avaient effectivement déclaré un chiffre d’affaires positif. Leur revenu moyen s’élève à 680 euros par mois. Les livraisons, les services à la personne, le bâtiment et l’entretien sont les principaux secteurs concernés par le micro-entrepreneuriat. Des filières entières se sont mises en place avec des donneurs d’ordre qui peuvent fournir, par exemple, les véhicules ou le matériel. Les micro-entrepreneurs obéissent au principe de subordination sans avoir les avantages du salariat en termes de rémunération et de protection sociale. Les pouvoirs publics ont cru pouvoir régler le problème du chômage en périphérie des grandes villes sans prendre conscience qu’ils ont ainsi facilité l’essor de structures quasi mafieuses.
Pour éviter le recul du niveau de vie, l’État a été appelé depuis de nombreuses années à jouer le rôle de béquille du système économique à travers la multiplication des prestations sociales et aides en tout genre, au point aujourd’hui d’être au bord de la faillite. Pour les ménages comptant parmi les 20 % les plus modestes, les prestations sociales représentent ainsi, en moyenne, 40 % de leurs revenus. Toute remise en cause de ces aides peut faire basculer une part non négligeable de la population dans la pauvreté. Or, ce risque est grand. En Espagne, au Portugal ou en Grèce, la résorption des déficits publics et la maîtrise de la dette sont passées par une forte progression du chômage et la montée des inégalités. Pour la France, pays à la population éruptive, la moindre prodigalité des pouvoirs publics sera vécue comme un drame et un affront. A la veille d’élections capitales, les responsables publics sont dans le déni, un peu comme le condamné qui demande au bourreau encore cinq minutes. Pour le moment, du moins. Les efforts devront être équitablement répartis entre les ménages ainsi qu’entre les entreprises. Les positions de rente devront être combattues et, pour permettre un rebond économique le plus rapide possible, les freins au travail devront être levés en veillant à sa juste rémunération.
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