Démocratie : ne pas désespérer
Entre ennui et doute
Au vu de l’abstention aux dernières élections municipales, la France s’ennuie-t-elle, comme l’affirmait Pierre Viansson-Ponté dans les colonnes du quotidien « Le Monde », quelques jours avant le déclenchement de Mai 1968 ? Il y a près de soixante ans, la France connaissait un essor économique sans précédent ; les premières cohortes du baby-boom accédaient à la majorité. Elles entendaient tourner la page des stigmates de la Seconde Guerre mondiale et profiter pleinement de la croissance. Pour la première fois depuis un siècle, les Français vivaient en paix, sans crainte d’un conflit avec leur voisin allemand. La menace soviétique existait, certes, mais elle demeurait lointaine, et le pays pouvait compter sur le parapluie américain. En 2026, le contexte est différent. Depuis une vingtaine d’années, la croissance se traîne, les déficits s’accumulent sur fond de vieillissement démographique. Les chocs se succèdent comme une litanie. La guerre en Ukraine, comme celle en Iran, rappelle que la paix est fragile, tout comme les démocraties. Celles-ci doivent faire face à la montée des régimes autoritaires ou illibéraux. Les États-Unis eux-mêmes semblent s’éloigner de leur statut d’allié indéfectible. Le moral des ménages comme celui des chefs d’entreprise est dégradé. Face à ce tableau sombre, la recherche de boucs émissaires redevient prégnante, comme dans les années 1930. Le débat politique se transforme en affrontement permanent où les protagonistes s’invectivent davantage qu’ils ne s’écoutent.
La société se rigidifie ; nul ne souhaite abandonner la moindre once de droits supposés acquis. Les positions de rente se multiplient. La richesse dépend de plus en plus de processus de valorisation patrimoniale et financière, et de moins en moins du travail. Les jeunes actifs éprouvent les pires difficultés à devenir propriétaires, voire à accéder à un logement décent. De plus en plus diplômés, ils se heurtent à des emplois à faible valorisation, tant financière qu’intellectuelle, reflet d’une économie largement tournée vers des services à faible productivité. Moins nombreux, ils ont du mal à s’imposer face aux générations du baby-boom finissant.
La société est de plus en plus segmentée et offre peu d’espace à l’expression culturelle des générations postérieures à l’an 2000. Le débat se focalise sur la question des périphéries et de l’immigration. Pourtant, la France s’est construite dans le brassage. Son nom même renvoie à des tribus germaniques qui ont envahi la Gaule. Marseille, depuis l’Antiquité, incarne cette capacité d’accueil et de métissage. Le pays s’est constitué par strates successives de populations aux origines diverses. La France redoute toujours ses banlieues. Hier, c’était le péril « rouge » ; aujourd’hui, elles sont associées à l’insécurité, à la drogue, à l’étranger. Les premières victimes restent pourtant les habitants de ces territoires. Or, ces banlieues font pleinement partie du pays. Par leurs populations, elles contribuent à l’économie. Les expressions culturelles qui y naissent demeurent souvent marginalisées dans les circuits traditionnels de diffusion, même si les plateformes numériques offrent de nouveaux relais. Il a fallu attendre les Jeux olympiques pour que Aya Nakamura soit reconnue par le grand public. Les figures du hip-hop et du rap, pourtant dominantes dans les écoutes des jeunes depuis des années, restent encore souvent reléguées à la marge. À cet égard, la situation n’est pas sans rappeler celle des années 1950, lorsque le rock peinait à trouver sa place. Les jeunes issus des banlieues ou de l’immigration restent trop souvent confrontés à des discriminations. Les préjugés freinent leur ascension sociale. Pourtant, pour une large majorité, leur intégration est réelle, comme en témoigne le nombre élevé de mariages mixtes. Ils peuvent néanmoins éprouver le sentiment d’être stigmatisés et de ne pas accéder aux opportunités auxquelles ils aspirent. La question de l’intégration demeure, à cet égard, centrale.
Dans les prochaines années, la France, dont le solde naturel est désormais négatif, ne pourra ignorer l’immigration. Dans une société vieillissante, avec un taux de fécondité autour de 1,6 et orienté à la baisse, l’immigration apparaît comme un levier incontournable pour répondre aux besoins en main-d’œuvre. Faute de cet apport démographique, la France risque moins de s’ennuyer que de s’étioler. L’exemple italien est éclairant : le gouvernement de Giorgia Meloni a dû régulariser plusieurs centaines de milliers de travailleurs. Sans immigration, comment assurer le fonctionnement du système de santé, la construction de logements, les récoltes agricoles ou encore l’accueil des touristes ? Contrairement à certaines idées reçues, l’immigration a contribué de manière décisive à la reconstruction d’après-guerre et aux Trente Glorieuses. Les immigrés consomment en moyenne moins de soins de santé et perçoivent des pensions de retraite plus faibles que les natifs. Ils occupent souvent des emplois délaissés par ces derniers. 38 % des descendants d’immigrés ont un diplôme supérieur, contre 41 % pour les non-immigrés. À niveau social équivalent, les enfants issus de l’immigration réussissent aussi bien, voire mieux que les autres.
Quand la France doute, elle se replie. Pourtant, elle dispose d’atouts considérables : un territoire riche et diversifié, une population bien formée, un niveau de vie élevé, une présence forte dans des secteurs stratégiques comme l’aéronautique. À l’échelle mondiale, elle ne peut rivaliser seule avec les États-Unis ou la Chine. Mais, au sein de l’Europe, elle en a les moyens. Sa première force demeure sa population !
Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine
L’édito de la semaine
- Entre ennui et doute
Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine
- Marchés entre résignations et espoirs
- Tableau financier de la semaine
- Le Livret A : victime de son taux
- L’assurance vie dans la peau d’une championne
- Le déficit public de la France à 5,1 % du PIB en 2025
Économie
- Vers un relèvement des taux directeurs de la BCE ?
- Une correction à Wall Street ?
Conjoncture et actualités
- Economie française : résilience et attentisme
- Moral des ménages toujours en berne
- Climat des affaires : les chefs d’entreprise toujours pessimistes
- Les projections macro-économiques de la Banque de France pour 2026
- Baisse du taux de pauvreté avec le départ à la retraite
- Poursuite à petit trot de la réindustrialisation de la France
Horizons
- Le spectre de la stagflation aux Etats-Unis
- Nvidia ou la tentation de l’hégémonie technologique
- La bataille perdue du rail en Normandie
Graphiques
- Près de la moitié de l’énergie électrique d’origine renouvelable en Europe
- Légère hausse des prix de l’immobilier en France grâce à l’ancien
- Niveau record pour le taux d’emploi
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