Démocratie : ne pas désespérer
Apragmatisme et aboulie
Les défis à relever ne manquent pas en France. Ils sont connus de longue date. Ainsi, nous devons rééquilibrer les finances publiques, garantir la pérennité du système de retraite, améliorer le niveau de formation de nos jeunes, accroître la compétitivité de l’économie, augmenter l’effort de défense. Face à l’accumulation de ces défis, l’impuissance ou la fatalité semblent prédominer. Les solutions proposées par les uns et les autres sont bien souvent inconsistantes, voire en contradiction avec les objectifs à atteindre. La discussion des projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale pour 2026 en est un criant exemple, le déficit public ayant été accru de plus d’une dizaine de milliards d’euros. L’absence de vision de long terme et de volonté est patente, la ligne d’horizon se limitant à la prochaine élection présidentielle. À défaut d’avoir la volonté d’agir, la recherche de boucs émissaires est devenue un sport national : les riches, les bénéficiaires de prestations sociales, les étrangers, l’Europe : en deux mots, les autres… Les individus attribuent de plus en plus leurs échecs, leurs frustrations et leurs problèmes à des forces extérieures, avec une dimension d’injustice ou de complot, aidés en cela par les réseaux sociaux. Ils sont face à un locus de contrôle externe poussé à l’excès.
Au-delà du manque de volonté ou de vision, le passage à l’acte pose des difficultés croissantes en France comme dans d’autres pays occidentaux. Ce phénomène n’est pas nouveau. Alexis de Tocqueville le soulignait déjà dans L’Ancien Régime et la Révolution en 1856 : « Il ne suffit pas qu’un gouvernement soit bien intentionné ; encore faut-il qu’il ait la puissance de mettre ses intentions à exécution. » Mais aujourd’hui, dans une société d’ultra-communication, ce décalage est de plus en plus notoire. Les pouvoirs publics annoncent des plans, des réformes, et des aides qui restent bien souvent lettre morte. Entre les annonces et leur traduction sur le terrain, les écarts sont considérables, tout comme les délais. Il en est ainsi, par exemple, des plans en faveur du digital ou de l’industrie. Maintes collectivités locales promettent des stades, des piscines, des promenades, des jardins qui ne voient jamais le jour. La France n’a pas le monopole de la vacuité de la parole publique : le plan de relance allemand de 500 milliards d’euros présenté dès son investiture par le chancelier Friedrich Merz peine lui aussi à sortir des limbes.
Cette incapacité à décider et à agir érode la légitimité des responsables publics et génère une défiance croissante. Cette situation fait suite à l’épidémie de Covid et à la guerre qui ont amplifié la dérive interventionniste des pouvoirs publics. Paradoxalement, ces deux événements les ont conduits à régenter la vie économique et sociale. Depuis, le pli étant pris, ils continuent de vouloir le faire sans en avoir les moyens financiers et techniques. Ainsi, en France, le niveau des dépenses publiques est au plus haut, ce qui n’empêche pas l’impuissance des administrations.
Face à un monde anxiogène, dans un contexte de vieillissement démographique sans précédent, les populations au sein des pays occidentaux demandent toujours plus de protection et de sécurité. Croyant répondre à leurs souhaits en recourant aux méthodes d’hier, les gouvernements et les responsables publics se trompent de route, les déficits augmentant tout comme le taux de pauvreté.
Alexis de Tocqueville nous rappelle que les nations démocratiques puisent leur force dans « l’art de s’associer » et dans la confiance qu’elles accordent à l’initiative individuelle. Lorsque l’État se révèle impuissant, la société civile, les entreprises, les territoires savent encore inventer, contourner, reconstruire. La France n’est jamais aussi faible que lorsqu’elle attend tout d’en haut ; elle n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle se saisit elle-même de son destin.
Redonner de la responsabilité aux citoyens, de la liberté aux acteurs économiques, de la cohérence à l’action publique : telle pourrait être la voie du sursaut. Les défis demeurent immenses, mais un pays qui a tant innové, tant transformé, tant résisté peut encore surprendre. À condition de rompre avec l’aboulie et de retrouver, simplement, la volonté d’agir.
Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine
L’édito de la semaine
- Apragmatisme et aboulie
Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine
- Des marchés résilients malgré les doutes sur l’IA
- Le tableau financier de la semaine
- L’assurance vie au zénith
- Un mauvais mois d’octobre pour le Livret A
- 370 000 cessions d’entreprises d’ici 2030
Économie
- La grande incertitude des effets de l’Intelligence Artificielle
- Comment casser la spirale du déclin européen ?
- Les taux d’intérêt : une question monétaire ou budgétaire ?
Conjoncture et actualités
- Baisse de la confiance des ménages en France
- Bornes électriques : un réseau de plus en plus dense en France
- Inflation stable en novembre
- Légère baisse du taux d’épargne des ménages au troisième trimestre
- Résilience de l’emploi en France
Horizons
- Chronique d’un krach maintes fois annoncé !
- Le bitcoin : à la croisée des chemins
- Quand le modèle européen vacille
Graphiques
- Féminicides en Europe
- Près de 8 % de la population européenne au sein de ménages à faible intensité de travail
Suivre l’actualité économique avec la Lettre Éco
Chaque samedi, l’analyse de l’actualité économique, des marchés, de l’épargne et des tendances de fond par Philippe Crevel. Accessible sur abonnement, à titre individuel ou collectif.