Démocratie : ne pas désespérer
Les douze coups de minuit ont-ils déjà sonné ?
Le défi du vieillissement démographique est connu de longue date. Dès les années 1980, plusieurs experts soulignaient que la France serait confrontée à de graves problèmes de financement de sa protection sociale entre 2010 et 2050, du fait de l’arrivée à l’âge de la retraite des larges cohortes du baby-boom. En 1981, Denis Kessler et Dominique Strauss-Kahn alertèrent François Mitterrand sur les conséquences potentiellement explosives du passage de l’âge légal de 65 à 60 ans. Le Président aurait répondu que, d’ici là, il serait mort… Ce qui, à titre personnel, était exact. Mais pour le pays, le sujet est resté entier.
Depuis plus de quarante ans, les gouvernements ont reculé devant l’obstacle, refusant de provisionner les charges futures. La seule tentative d’anticipation – le Fonds de Réserve pour les Retraites créé en 2001 – a été détournée en 2010 au profit du remboursement de la dette sociale. À la différence de pays comme la Norvège, la France ne s’est pas dotée d’un véritable fonds souverain et a longtemps refusé la création de fonds de pension crédibles.
Cette absence de préparation se retrouve tout autant dans le domaine de la santé. Le manque actuel de professionnels, qui alimente les déserts médicaux, était prévisible. Il résulte pour partie de politiques volontairement restrictives destinées à contenir la progression des dépenses, au prix d’un déficit massif de prévention. Obtenir un rendez-vous chez un généraliste ou un spécialiste relève aujourd’hui du parcours d’obstacles. Sur Doctolib, de plus en plus de médecins refusent les nouveaux patients. Disparus, les médecins de famille qui formaient l’ossature du système. Plus de six millions de Français n’auraient plus de médecin traitant.
Paradoxalement, la France reste l’un des pays occidentaux qui consacre la plus grande part de son PIB à la santé : 12 %. Le nombre de médecins par habitant se situe dans la moyenne de l’OCDE, au-dessus des États-Unis, du Japon ou du Royaume-Uni. Le pays compte 4,4 hôpitaux pour 100 000 habitants, contre 2,7 en moyenne OCDE et 3,6 en Allemagne. Les effectifs salariés du secteur hospitalier (public + privé) ont progressé de 1,2 million en 2004 à 1,4 million en 2023. Dans de nombreuses villes, l’hôpital est désormais le premier employeur.
Cette abondance apparente masque une inefficience structurelle. Le système souffre d’une organisation devenue à la fois bureaucratique, opaque et anarchique. La complexité déresponsabilise les acteurs, nourrit les abus et fige les rentes. La tentative de réforme des transports sanitaires en ambulatoire en offre une illustration : leur coût a explosé, passant de 2 milliards d’euros en 2003 à 6,8 milliards en 2023. Autre exemple : le remboursement des cures thermales qui coûte 350 millions d’euros par an à l’Assurance maladie, bénéfique pour les villes thermales mais d’un intérêt médical parfois discutable.
Les pistes d’économies existent pourtant : généralisation des génériques, réduction de la consommation globale de médicaments (3 milliards d’euros d’économies potentielles en s’alignant sur l’Allemagne), lutte contre les arrêts maladie injustifiés (1 milliard d’euros), développement d’une véritable filière de prévention (2 milliards d’euros de gains), montée en puissance des soins ambulatoires et meilleure coordination des parcours.
Les Français, eux, oscillent entre dithyrambe et catastrophisme. Ils affirment dans une même phrase que leur système de santé est le meilleur… et le pire du monde. Ce goût national pour l’excès brouille la perception de la réalité. Beaucoup refusent d’admettre que leur reste à charge est l’un des plus faibles au monde. De leur côté, de nombreux professionnels considèrent toute réforme comme une menace.
Pourtant, la vague démographique impose des choix. Si la France veut maintenir un haut niveau de soins sans dérive incontrôlée des coûts, elle devra s’attaquer lucidement à l’organisation, à la prévention et à la responsabilisation de l’ensemble des acteurs. Il est minuit moins cinq, docteur Schweitzer. N’attendons pas que sonne le douzième coup pour agir.
Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine
L’édito de la semaine
- Les douze coups de minuit ont-ils déjà sonné ?
Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine
- Chronique d’un dégonflement annoncé
- Le tableau financier de la semaine
- Maintien à un haut niveau de l’effort d’épargne des ménages en France
- Relancer l’Europe de l’épargne retraite
- Vers une supervision européenne des marchés financiers ?
Économie
- Quand l’État ne peut plus jouer le rôle de béquille
- Les dix plaies de l’économie
- Le système de santé français à la recherche d’un médecin
Conjoncture et actualités
- Petite reprise attendue de la croissance en Europe
- La Sécurité sociale face à ses déficits
- Baisse de l’inflation en octobre en Europe
- Hausse de l’endettement public en Europe
- Prix immobilier : stabilité au troisième trimestre
- Les étrangers ont sauvé la saison hôtelière
- Climat des affaires : du mieux en novembre en France
Horizons
- Les sept péchés de la finance américaine
- La grande panne de la destruction créatrice
Graphiques
- 10 % du PIB pour la santé en Europe !
- Le Liechtenstein : le pays le plus riche au monde
- Baisse des emplois vacants en France
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