Démocratie : ne pas désespérer
La République et les territoires !
La France aime à rappeler les liens qui l’unissent aux États-Unis. Les deux nations seraient sœurs, nées des Lumières, façonnées par la quête de liberté et un même idéal démocratique. Cette filiation résiste pourtant mal à l’examen des faits. Si les philosophes français ont inspiré les insurgés américains, les trajectoires historiques des deux pays n'ont, au fond, presque rien en commun. Les États-Unis sont nés d'une guerre d'indépendance contre une puissance étrangère. Leur histoire s'est construite sur l'idée de défiance à l'égard du pouvoir central, sur la valorisation de l'autonomie locale et sur la conquête d'un continent. La liberté y est souvent pensée comme la capacité d'échapper à l'État. Encore aujourd’hui, le citoyen américain considère Washington avec suspicion.
La France, elle, est issue d'une révolution dirigée contre son propre pouvoir. Mais cette rupture n'a jamais réellement effacé les réflexes hérités de l'Ancien Régime. À peine la monarchie renversée, les nouveaux maîtres du pays ont adopté les attributs de ceux qu'ils avaient combattus. Napoléon Bonaparte a porté cette synthèse à son paroxysme ; il a conservé l'héritage révolutionnaire tout en restaurant le culte du chef, le cérémonial, l’étiquette et la verticalité du pouvoir.
Depuis lors, la République n'a cessé de dénoncer les privilèges tout en empruntant les codes de la monarchie. Les palais sont devenus républicains, les hôtels particuliers ont changé d'occupants, mais le goût du décorum est resté présent. « De Royaume de France », la mention « RF » qui orne nombre de tableaux et d’édifices, s’est muée en « République française ». Cette permanence explique sans doute l'une des singularités françaises : la difficulté chronique à accepter l'autonomie locale. Depuis Louis XIV, le pouvoir central se méfie des provinces. Les rois craignaient les grands féodaux. Les révolutionnaires redoutaient les contre-révolutions régionales. Napoléon a perfectionné l'administration centralisée. Le général de Gaulle, pourtant homme de la France des territoires, a lui aussi privilégié une organisation verticale de l'État. Les institutions de la Ve République constituent une synthèse entre les valeurs de la République parlementaire, le bonapartisme et le monarchisme. À travers les siècles, les pratiques politiques françaises connaissent des inflexions tout en conservant la même obsession : empêcher l'émergence de contre-pouvoirs territoriaux et maintenir la primauté administrative. La multiplication des strates de collectivités locales en est l’une des manifestations. Diviser pour régner est un principe éternel. Le millefeuille politico-administratif est l’un des symboles institutionnels de la France.
C'est pourquoi le débat sur l'autonomie de la Corse est particulièrement révélateur. Que l'île bénéficie d'un traitement spécifique n'a rien de choquant. Nul ne peut nier les particularités d'un territoire insulaire de 350 000 habitants, éloigné du continent, doté d'une histoire, d'une culture et de contraintes géographiques. En soi, accorder une autonomie avec un transfert de compétences législatives n’est pas révolutionnaire. La plupart des pays européens accordent d'ailleurs des statuts adaptés à leurs îles ou à leurs régions périphériques. De nombreuses collectivités régionales possèdent un pouvoir législatif délégué et encadré sans que l’unité nationale soit remise en question.
En France, la crainte d’une fragmentation du pays demeure forte. Depuis les Jacobins durant la Révolution française, le fédéralisme n’a jamais eu la cote. Le rejet du fédéralisme résulte de notre incapacité chronique à construire du consensus. Le pouvoir en France est appréhendé de manière exclusive, sans concession. Le gagnant aux élections se sent investi d’un mandat impérial n’acceptant pas le compromis, celui-ci étant un signe de faiblesse. La phrase du député de l’Indre, André Laignel, en 1981, lors du débat sur la nationalisation, « vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire », résume la pratique du pouvoir en France. L’Allemagne a un tout autre rapport au pouvoir en raison de son unification tardive et de sa volonté de tourner la sombre page du IIIe Reich. L’exécutif doit se concilier bien souvent avec des coalitions comportant plusieurs partis et avec les Länder qui disposent de larges pouvoirs. Les États-Unis se sont construits par l'association progressive d'États disposant d'une forte autonomie. La France s'est constituée selon une logique inverse : celle de l'agrégation progressive des territoires autour d'un centre politique unique. D'un côté, la fédération a précédé l'État ; de l'autre, l'État a précédé la nation. Ce mode d’organisation différent ne les a pas empêchés d’être des conquérants, la conquête de l’Ouest pour les États-Unis, les guerres en Europe et les colonies pour la France. Pour autant, les cultures restent différentes.
La France oscille en permanence entre deux aspirations contradictoires. D'un côté, chacun réclame des aménagements, des dérogations, des régimes spécifiques, des protections adaptées à sa situation. De l'autre, la moindre différence de traitement est dénoncée comme une atteinte insupportable à l'égalité républicaine. Les Français veulent simultanément l'exception et l'uniformité. Ils revendiquent la diversité tout en exigeant l'identité des règles. Ils réclament davantage de liberté locale tout en attendant que Paris décide de tout. Ils contestent l'État mais se tournent vers lui à la moindre difficulté.
Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine
L’édito de la semaine
- La République et les territoires !
Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine
- Les dividendes précaires de la paix
- Le pari de la FED
- Tableau financier de la semaine
Économie
- La France et le péril « vieux »
- Faut-il réellement être pessimiste pour la croissance de la zone euro ?
Conjoncture et actualités
- Forte révision de la croissance à la baisse
- Conjoncture française : incertitudes économiques à tous les étages
- Le diplôme, de moins en moins un sésame ?
- Les ménages français fâchés avec la consommation
- Taux d’inflation : au-dessus des 3 % en zone euro
Horizons
- Chine : une fuite en avant technologique
- La fin de l’industrie des logiciels est-elle pour demain ?
- La démondialisation du divertissement ?
Graphiques
- Progression des flux de financement pour les entreprises
- Les jeunes diplômés de plus en plus en emploi
- Plus de 60 % des entreprises européennes sur les réseaux sociaux
- Des créations d’entreprises en net rebond
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