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26 juillet 2025 • Éditos de la Lettre Éco

Économies de guerre, marchés en paix !

L’accumulation des menaces dévie à peine la trajectoire des marchés financiers. Depuis le début de l’année, de nombreux indices boursiers ont battu des records, témoignant de la confiance des investisseurs dans la capacité des entreprises à générer des bénéfices. L’engouement pour l’intelligence artificielle et les bruits de bottes ont joué leur rôle en dopant les valeurs technologiques et celles de la défense. Dans le même temps, l’or, vieille relique, et le bitcoin, son succédané numérique, ont atteint des sommets, traduisant les craintes qu’inspire la situation économique et géopolitique.

Ce paradoxe est à la hauteur de l’époque. Le monde évolue sur des lignes de crête particulièrement instables, la chute pouvant survenir à tout moment. La hausse des droits de douane américains, la progression de l’endettement public sur fond de vieillissement démographique, le retour de la guerre comme mode de règlement des conflits, l’essor des fausses informations rendant toute donnée suspecte : autant de facteurs de déstabilisation. Les investisseurs pratiquent-ils alors une fuite en avant ? Les marchés seraient-ils devenus myopes ? Ou bien lisent-ils autrement le monde, pariant sur la résilience structurelle du capitalisme, quitte à ignorer les nuages qui s’accumulent ? Ce qui pourrait ressembler à de l’aveuglement est peut-être une forme de lucidité froide : si le désordre est désormais l’état normal du monde, alors seules les entreprises agiles, mondialisées, technologiquement avancées s’en sortiront. Et ce sont elles qui pèsent sur les indices.

Le contraste est saisissant. Tandis que les ménages réduisent leur consommation, que les dirigeants d’entreprise doutent, que les gouvernements peinent à assainir leurs finances, les marchés votent pour la continuité. Ils s’installent dans un monde instable, comme s’il était devenu leur norme. La guerre en Ukraine ? Un risque local. Le changement climatique ? Un chantier d’investissement. Le vieillissement ? Un vecteur d’innovation en santé. L’effritement de l’ordre multilatéral ? Un espace d’arbitrage et de protectionnisme à exploiter. Comme si chaque menace devenait une opportunité.

Cette posture tient de l’adaptation darwinienne. Les marchés n’ignorent pas les guerres du XXIe siècle — ils les intègrent à leur manière. La guerre démographique, avec ses conséquences fiscales et sociales, alimente la financiarisation des retraites. La guerre climatique dope les valeurs vertes, même si les émissions mondiales continuent de croître. La guerre informationnelle soutient les valeurs de cybersécurité. Quant à la guerre commerciale, elle offre aux entreprises locales une promesse de relocalisation rentable. Ainsi, le capital réagit aux conflits systémiques non pas par le repli, mais par l’absorption. Il les transforme en variables de marché, le danger devenant un actif.

Dans ce bouillonnement, la légitimité des autorités publiques apparaît affaiblie. Mais dans le même temps, certaines parviennent à imposer leur tempo à l’économie avec plus de force que lors des décennies précédentes. L’épidémie de Covid a créé une rupture, conférant aux gouvernements des pouvoirs sans précédent, dont ils ont aujourd’hui du mal à se défaire. Certes, ils butent sur la question des moyens financiers, aux États-Unis comme en Europe, et tout particulièrement en France. Qui aurait pu imaginer qu’en période de paix, le déficit public américain dépasserait 7 points de PIB, et que celui de la France soit proche de 6 points ? Sur ce sujet, Emmanuel Macron aime à répéter que « nous sommes en économie de guerre ». Le président français n’a peut-être pas tort de parler de situation de guerre. Celle-ci est protéiforme. Elle ne se limite pas aux conflits armés, qu’ils soient en Ukraine ou au Moyen-Orient. Elle concerne également la démographie et l’environnement. Il s’agit de guerres mondiales.

Un très grand nombre de pays doivent gérer le vieillissement de leur population, synonyme d’augmentation des dépenses de santé et de retraite. Ce vieillissement signifie moins d’actifs, plus de dépenses publiques et moins de recettes fiscales. L’autre guerre mondiale est celle contre le réchauffement climatique, qui ne connaît pas de frontière. Longtemps, l’objectif de l’être humain était de maîtriser son environnement ; désormais, il s’agit de le sauver afin d’assurer sa propre survie. Ces guerres exigent des moyens financiers considérables, des arbitrages douloureux. La victoire n’est pas assurée, surtout en ce qui concerne la seconde. Face à ces dangers, à ces défis, la tentation de l’isolationnisme et du nationalisme est forte. Elle est récurrente durant les périodes sombres de l’Histoire. L’idée que l’autre est responsable de tous les problèmes est une facilité, confondante mais ô combien exploitée par des gouvernements fragilisés par la dureté de l’époque.

Aujourd’hui, tournant le dos à quatre-vingts ans d’échanges internationaux organisés de manière multilatérale, de plus en plus de gouvernements, souvent avec l’appui de leur population, entendent s’engager dans une guerre commerciale, ouvrant ainsi un nouveau front.

Pour le moment, les investisseurs, les marchés, croient encore à la force de la raison, à la capacité des entreprises à trouver des solutions aux défis majeurs auxquels est confrontée l’économie mondiale. Espérons que le crédit qu’ils leur accordent est justifié. Et n’oublions pas la phrase de Raymond Aron « L’histoire est tragique. Elle n’est ni logique ni morale ».

Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine

La Lettre Éco N°659 du 26 juillet 2025

L’édito de la semaine

  • Économies de guerre, marchés en paix !

Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine

  • Pas de surprise estivale avec les banques centrales
  • Le tableau de la semaine des marchés financiers
  • Un petit mois de juin pour le Livret A
  • Dépôts à terme en baisse

Économie

  • Donald Trump : une course contre la montre
  • Pertes de productivité en France : l’État en première ligne
  • L’Italie est-elle un exemple pour la France ?

Conjoncture

  • Confiance des ménages : un léger mieux en juillet
  • Climat des affaires en France : toujours en mode tristounet
  • Les hôpitaux sous pression

Horizons

  • Quand l’économie se nourrit du chaos !
  • L’intelligence artificielle ou la fin de l’intelligence
  • La France et la précarité alimentaire

Graphiques

  • Le déficit public en-deçà des 3 points de PIB en zone euro
  • La dette publique de la zone euro en hausse
  • Création d’entreprises en France : en hausse au mois de juin

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