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8 novembre 2025 • Éditos de la Lettre Éco

Au temps de la déraison

Depuis plusieurs semaines, le débat public en France tourne à l’obsession : faut-il davantage taxer « les riches » ? De Gabriel Zucman à Thomas Piketty, des économistes en vue affirment que le taux moyen d’imposition des milliardaires serait inférieur à celui du commun des contribuables. Leur constat n’est pas entièrement faux mais il oublie que les plus aisés acquittent, en proportion, une part importante de l’impôt sur le revenu. S’ils bénéficient d’un taux moyen plus faible, c’est d’abord en raison d’un système fiscal d’une rare complexité, saturé de niches et d’exceptions qui nourrissent l’optimisation.

Face à cela, la réponse politique demeure invariable : augmenter ou créer de nouveaux impôts. Ainsi en va-t-il de l’ « impôt sur la fortune improductive », adopté à l’Assemblée sans simulation sérieuse. Il viserait les patrimoines supérieurs à 1,3 million d’euros et ne rapporterait, selon les premières estimations, que 500 millions d’euros de plus que l’actuel IFI. Le texte, comportant de nombreuses imprécisions, a peu de chances de survivre au Sénat. Mais son existence même traduit un état d’esprit et confirme un constat : l’économie réelle est absente des débats au Parlement.

Pourtant, le véritable enjeu est ailleurs : restaurer la capacité du pays à produire des richesses. Depuis vingt ans, la France décroche du reste de l’Europe, elle-même distancée par les États-Unis. Le pays recule dans le classement des nations riches, tandis que l’écart de niveau de vie avec l’Allemagne ou les États-Unis s’accroît. Le déclin est désormais palpable. Il suffit, pour s’en convaincre, de prendre le train pour la Normandie et de constater le lent dépérissement du pays. Dans les années 1970, Cherbourg comme Caen étaient desservies par des Turbotrains, confortables et rapides. Ils furent remplacés, au tournant du siècle, par des trains Corail qui ont cédé depuis la place à des matériels proches de ceux circulant sur les lignes du RER. Le temps de transport s’est allongé, le confort a fortement régressé. Autrefois, la voie ferrée longeait d’importantes usines réunissant des milliers de salariés ; en 2025, la vallée de la Seine est un long corridor de friches industrielles. Or, avec Le Havre, premier port de France, ouvert sur la Manche et l’Atlantique, cette région devrait être l’un des moteurs de l’économie nationale.

La France souffre du syndrome du Titanic : le navire prend l’eau, mais l’orchestre joue toujours. Le constat est connu, la thérapie reste différée. Focalisée sur l’échéance présidentielle de 2027, la vie politique s’épuise dans la conquête du pouvoir bien plus que dans l’exercice de la responsabilité. L’horizon du pays s’est réduit à la prochaine élection.

Pourtant, les causes du mal sont identifiées : il manque du travail, du capital et de la productivité. Le volume de travail en France reste trop faible ; la durée annuelle y est l’une des plus basses de l’OCDE. Longtemps, les gains de productivité ont masqué cette faiblesse, mais ils se sont évanouis. L’économie tourne à bas régime. L’investissement, lui, demeure insuffisant : les Français épargnent beaucoup, mais leur épargne s’exile. Faute de rendements satisfaisants sur le Vieux Continent, elle finance l’économie américaine plutôt que la nôtre.

Avant de vouloir « mobiliser » cette épargne, encore faut-il créer les conditions de son maintien en Europe. Cela suppose de rehausser la rentabilité des placements européens, d’achever le marché unique des capitaux, de bâtir une place financière continentale capable de rivaliser avec Wall Street. L’Union européenne, en devenant un émetteur majeur d’obligations communes, pourrait offrir la profondeur de marché qui manque à ses économies. Ces ressources devraient financer la recherche, l’innovation et la défense : autant de domaines où se joue notre avenir collectif.

Face à la Chine et aux États-Unis, l’Europe ne peut plus se permettre la dispersion. Si les États européens persistent à agir seuls, ils deviendront définitivement périphériques. Le moment est venu d’assumer une forme de fédéralisme budgétaire.

La France a besoin d’un nouvel élan. Elle conserve des atouts. Elle doit retrouver foi en elle-même.

Au sommaire de la Lettre Éco de la semaine

La Lettre Éco N°674 du 8 novembre 2025

L’édito de la semaine

  • Au temps de la déraison

Marchés financiers, Épargne, Revenus et Patrimoine

  • Quand l’intelligence artificielle inquiète !
  • Le tableau financier de la semaine
  • Impôt sur la Fortune Improductive : l’imagination fiscale sans limite
  • L’assurance vie : un joli mois de septembre
  • Patrimoine des ménages : près de 15 000 milliards d’euros

Économie

  • La France : le passager clandestin de l’Europe
  • Etats-Unis – Europe : deux trajectoires ?
  • France : à la recherche de la productivité perdue

Conjoncture et actualités

  • La Sécurité sociale en tension
  • Production industrielle en hausse en septembre
  • 700 0000 personnes âgées en France en établissement
  • Léger recul de l’emploi salarié dans le secteur privé en France

Horizons

  • Les différents visages de l’immigration
  • L’Europe sur la voie du réarmement
  • L’intelligence artificielle et l’asymétrie de l’information

Graphiques

  • Le taux de pauvreté des actifs
  • Stagnation des salaires entre 2019 et 2024 en euros constants en France

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